vendredi 23 septembre 2016

Les cendres sont encore brûlantes, un blog de 1964


C'est cool, eBay l'a photographié pour moi.
Un aigle tenant un serpent dans ses serres,
tu sens le bon bail ?
Les cendres sont encore brûlantes est un essai/recueil de pensées/"livre de raison" écrit par D.B. Drucker et publié en 1964.

Il comporte soixante-trois courts textes exprimant des idées, racontant des anecdotes, bref étalant la pensée de l'auteur sur le monde qui l'entoure, les gens qu'il fréquente et l'histoire qu'il dépeint avec force roman national.

D'où le titre de cet article : c'est un blog "société", mais de 1964.





Un blog de 1964 ?

Voyons le premier chapitre :

Il faut avoir des principes pour avancer d'un pas ferme à travers les incertitudes de la vie. L'homme sans principes est un objet de scandale et de mépris; regardez-le cheminer péniblement à contre-courant de la foule; son allure hésitante excite l'étonnement, la pitié et la dérision. Je ne connais rien de plus inquiétant, de plus dangereux qu'un homme sans principes, car on ne sait jamais où il va. C'est la noble tâche des éducateurs de nous apprendre, dès le plus jeune âge, à suivre la foule en marchant au pas.
Si parfois quelques hommes rares ont des principes différents des nôtres, nous devons les plaindre, car il est évident qu'ils sont victimes de préjugés.


Voilà une ironie dégoulinante qui n'a rien à envier à nos meilleurs seigneurs sarcastiques du cyberspace.

C'est une manœuvre de preuve par l'absurde intéressante pour ce qu'elle dit de la relation entre l'auteur et son lecteur : D.B. Drucker nous montre que nous avons l'air con quand nous repoussons les gens qui ne pensent pas comme nous ou qui se cherchent encore une opinion : ainsi, quand plus tard dans le bouquin D.B. Drucker ne pensera pas comme nous, ne nous interrogerons-nous pas sur les raisons de notre désaccord ? Serons-nous en train de le repousser sans considérer la valeur intrinsèque de ses idées au seul prétexte qu'elles ne sont pas les nôtres ou qu'elles ont encore l'air en développement ?

D.B. se juge donc subversif et prépare son auditoire à l'écouter avant d'envoyer la sauce.

Ou alors il est premier degré, et là j'en tremble1.

Ses idées, du coup ?

Comme au commencement, une certaine ironie baigne les pages de ce recueil de pensées. La moquerie est dirigée vers ce que l'auteur estime être la bêtise, qu'il associe avec des idées poussées à leur extrême. Par exemple, dans tel chapitre il fait renier le genre féminin à toute une assemblée de jeunes et moins jeunes garçons pour les tétaniser quand une femme entre dans la pièce : l'idée suggérée, c'est qu'un homme ne peut pas pousser à son extrême logique ses idées sur la Femme parce qu'il ne pourrait alors plus envisager d'en fréquenter, d'en aimer et d'en épouser, ce qu'il est pourtant censé faire. Il justifie ainsi des paradoxes par des nécessités d'équilibre et de stabilité sociétaux. Plutôt que d'humaniste, aujourd'hui, on le qualifierait de gentil conservateur.

Non parce que malgré tout son second degré et tout son recul intellectuel, il a le melon, quand même, D.B. Drucker. L'un des chapitres s'intitule "Les livres de raison", et voici sa conclusion :

La Bible a perpétué le peuple élu ; un livre de raison sera un puissant moyen d'affermir notre descendance.

Oui, il parle de son livre. Aucun souci. Vas-y D.B. Champion. Et vous savez ce qui est drôle ?

Vous le connaissiez, vous, D.B. Drucker ?



A la recherche d'un contexte

Je n'ai trouvé dans mes recherches Internet quasi aucune information sur ce livre ni sur son auteur, ni même sur son éditeur.

En revanche j'ai appris que le bouquin avait été traduit en Allemand, sous le titre Es glimmt noch unter der Asche2.

Il a écrit un autre livre intitulé Le Jour se lève, traduit en anglais et en allemand, et commenté par un homme japonais. Trois bouquins ont été écrits pour parler de D.B. Drucker lui-même :
- A la rencontre de Drucker, par Robert Favre
- Dialogue avec un Livre, par Emile Moussat
- Drucker et l'humanisme vivant, par Jean Morel.

Tout ça ne m'est indiqué que par les pages intérieures du livre.

À un moment, je me suis dit : "mince, c'est qui ce type ?" ; la lecture des trois bouquins que je viens de citer pourrait m'aider à comprendre, mais, avouons-le, j'ai la flemme et ce livre serait moins rigolo sans son mystère.

1] "Les cendres sont encore brûlantes"
2] "D.B. Drucker"
3] Cette carte postale :
Voilà, si vous voulez mener vous-même votre petite enquête, vous avez autant d'éléments que moi.



Un mystère mytho

Parce que oui, ce livre est rigolo quand on le prend en flagrant délit de raconter n'importe quoi.

Prenons le chapitre XII, intitulé "Une ruine romaine au cœur de l'Allemagne".

Alors, c'est D.B. Drucker qui se balade dans la forêt allemande, soudain : pouf, une ruine romaine ! Avec des fresques cool représentant des dieux symboles d'abondance comme Cérès et Bacchus, et oooh, une inscription gravée dans la pierre !

Une inscription, gravée d'une pointe malhabile, attira soudain mon regard :
RVIT VETVS ORDO INSTANTQVE BARBARI
FAMILIA FVGIT SOLVS SVM
(Une note de bas de page nous donne la traduction : "Notre vieil univers s'écroule. Les Barbares sont à nos portes. Ma famille a fui. Je suis seul.")
Etait-ce le dernier message du Romain ou de l'Allemand qui livrèrent là, dans les ténèbres, leur dernier combat ?

D.B., qu'est-ce que tu racontes ? Est-ce que tu penses qu'on va croire une seconde que tu n'as pas inventé cette anecdote ?

Non, je suis méchante, reprenons : un type de l'Antiquité, plutôt que de fuir avec sa famille qui se sentait menacée, a préféré tailler tranquillou sur un gros caillou de sa maison un petit texte mélodramatique sur l'invasion barbare, qui a résisté aux ravages du temps donc soit le caillou est très dur, soit l'inscription est très profonde, soit la conservation est très bonne, dans tous les cas c'est louche, et par dessus tout ça ce texte est écrit dans un latin suffisamment pur et bien ordonnancé pour que tu puisses le traduire sans trop corner les pages de ton Gaffiot.

Non, D.B. Juste non.

Et si cette anecdote n'est qu'une allégorie, alors le point de vue que tu essaies de défendre est... horriblement transparent ? Et à quoi ça ressemble d'inventer une histoire de toutes pièces et de s'en servir comme argument ?


 
Bref.

Bref. Ce livre est plein de petites choses rigolotes dans leur décalage avec la société actuelle, et terrifiantes dans leur proximité avec la société actuelle3.

C'est le cerveau étalé d'un homme qui juge que beaucoup de gens s'estiment plus intelligents qu'ils ne le sont et ne regarde pas une seconde dans un miroir.

C'est la pensée d'une personne qui s'estime de grande qualité, c'est à dire qu'il est content d'être un homme, content d'aimer et d'épouser une seule femme, content d'être blanc, content d'être riche, content de sa culture classique.

J'ai hésité à retranscrire ce livre quelque part. Partager les sentiments que j'avais à lire un texte bien écrit4 dont les présupposés sont fondamentalement différents des miens5.

Mais pourquoi remettre au jour des idées qui ne sont pas les miennes ? Dont je serais contente que certaines6 ne soient plus partagées ?

Je changerai peut-être d'avis sur cette question plus tard. Ou je garderai ce bouquin comme un petit moment de lecture au second degré pendant mes soirées décadentes.

Enfin. Quittons ce livre avec la profondeur, la beauté et surtout la modestie de ses deux derniers paragraphes :

Les grands hommes ont toujours cherché leur inspiration dans de grands exemples. Ceux que nous trouvons dans notre famille, si humbles soient-ils, nous seront les plus profitables, parce qu'ils sont les mieux adaptés à notre condition et qu'ils nous touchent de près.
Puissé-je laisser à mes fils un exemple de virtù, une image souriante et fière, qui les aide à se surpasser.

C'était sûrement le cas, D.B. Allez, bisous.



  1.  Je ne pense pas puisqu'il réitère dans un chapitre intitulé "Que demande le lecteur d'ouvrages philosophiques ?"
Que demande le lecteur d'ouvrages philosophiques ? Il veut des livres qui le confirment dans ses préjugés, dont les affirmations soient d'autant plus tranchantes et péremptoires qu'elles sont moins fondées sur l'expérience et la raison. Ces livres-là, qui sont bâtis sur des nuées, mais qui rassurent, il les appelle solides et constructifs.
N'y a-t-il pas beaucoup d'orgueil chez les maîtres en philosophie, beaucoup de timidité et peut-être une certaine paresse intellectuelle chez leurs disciples ?
Si Dieu nous a donné un cerveau, c'est pour le faire travailler. Toutes les opinions de bonne foi sont respectables, et nous avons le droit d'exiger qu'on nous laisse libres des nôtres.
Pour ma part, aucun ouvrage trop dogmatique n'a jamais réussi à me convaincre; je leur préfère les essais modestes et simplement vrais, qui me montrent en souriant les réalités de la vie, et me laissent conclure par moi-même.

C'est bien sûr ici son propre livre que D.B. Drucker décrit. Ce qui est amusant puisque "les réalités de la vie" seront présentées à partir d'anecdotes visiblement inventées, dont au moins deux histoires de fantômes.

  1.  Dont je pense qu'il signifie à peu près "Ça brille encore sous la cendre" mais Google Translate est d'accord avec moi, ce qui n'est jamais bon signe.
  2.  Nous ne sommes qu'en 1964 ; la langue n'a pas changé, c'est toujours la cinquième République en France, des tas de gens vivants à l'époque de ce livre sont encore vivants aujourd'hui.
  3.  Dans le sens où le registre de langue et la syntaxe n'ont aucun souci particulier.
  4.  La morale de D.B. Drucker repose beaucoup sur l'obéissance à Dieu, par exemple.
  5.  Les colonialistes, pour ne citer que celles-là. Quoique le chapitre "Tout le bonheur des femmes consiste à inspirer l'amour" n'est pas mal gratiné non plus.

2 commentaires:

  1. Dommage qu'il soit né trop tôt pour se créer sa page wikipedia, on en aurait su davantage sur lui... ;-)

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    1. Il y a des gens de 1964 qui ont des pages Wikipédia. C'est pas une question d'époque, c'est une question de mémoire. Le web l'a gentiment, tranquillement, oublié.

      Comme disait le dauphin flippé, cétacé terrifiant.

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