lundi 14 novembre 2016

Faut-il diriger ses acteurs ? (de saga MP3)

Comme je me suis remise à bosser sur un projet de saga MP3, j'ai commencé à recruter une bande de hardis compagnons afin d'apporter un peu de variété vocale à la forte quantité de petits rôles parlants qui vont devoir mettre de l'ambiance dans la saga.

Plein de petits rôles parlants mais pas importants ? 
Je me demande de quoi ça va parler.
Certaines des personnes que j'ai contactées m'ont demandé si je voulais utiliser Skype pour les diriger pendant qu'elles joueront.

Ça ne m'a jamais paru étrange de me prêter à l'exercice quand les rôles étaient inversés - j'ai déjà joué dirigée par les réalisateurs - mais pour le coup ça m'a fait me poser à nouveau la question de pourquoi on dirige ou on ne dirige pas ses acteurs en saga MP3.




Une histoire marquée par des limitations techniques 

Au commencement il y avait l'acteur-réalisateur unique. Si vous vouliez une voix en plus, vous étiez probablement obligé de demander à un copain de venir chez vous. Les fichiers se téléversaient et se téléchargeaient lentement, donc faire passer des rushs de 50Mo par Internet tenait de la science-fiction.

Rappelons que Mitch DSM, créateur de Matrick - la Matruc, précisait
quand un épisode faisait le double de la durée normale.
Parce que ça impliquait de passer 8h à le télécharger plutôt que 4h.
Mind = blown


Ensuite, il y eut les premiers échanges de voix. Le réseau était toujours lent, mais ça prenait trois heures plutôt que trois jours pour mettre un rush en ligne et ça ne coupait pas Internet si on avait besoin de téléphoner.

En revanche, on ne s'échangeait pas vraiment ses numéros de téléphone et toute façon les forfaits illimités étaient chers, alors on ne se risquait pas à faire de la direction d'acteur au téléphone.

Résultat, on a utilisé la technique théâtrale pour faire passer des intentions : on a collé des didascalies partout et compté sur l'intelligence des comédiens et comédiennes improvisées pour piger ce qui se passait dans les scènes et jouer en conséquence.


L'art de la solitude

Côté acting, ça impliquait d'enregistrer seul. Juste soi, le micro, le texte de quelqu'un d'autre. C'est là que le hobby prenait des aspects un peu ahurissants, mais quelle tranche de rire on peut se payer en parlant tout seul dans une pièce isolée en sachant que quelqu'un sera forcé de réécouter tout ça un peu plus tard ! Je crois que ça a participé en petite partie à construire la confiance que j'ai dans ma voix, plus que si j'avais été chapeauté en permanence par les réals.

Côté réal... je n'ai pas beaucoup d'expérience de ce côté. L'expérience que j'ai, c'est celle d'une scénariste dont le réalisateur a pris en charge le casting. J'ai ainsi reçu pas mal de tests, et mon expérience desdits tests, c'est que c'est magique de redécouvrir son texte à travers la voix des acteurs sans avoir interféré avec leur enregistrement. Il y a un plaisir dans la surprise, une récompense dans l'abandon du texte et l'acceptation de sa réinterprétation. Est-ce encore présent quand vous avez été là tout du long à dire "non, c'est pas ça" ou "j'aime pas comme tu l'as fait" ? Je ne sais pas.

Bon, un bout de magie qui est perdu, c'est que j'ai déjà une petite idée de la voix des gens que j'ai engagés. Je peux croiser mon texte et leur voix dans ma tête et me dire que le rush qui me sera envoyé ressemblera à peu près à ma simulation mentale. Mais quand même, je me raccroche à la dernière miette de lâcher-prise possible, à cet espace de liberté qui appartient aux comédiennes, cet espace de jeu, dans tous les sens du terme.

Je ne pense pas que ce soit nécessairement moins bien que de lancer Skype et de passer une heure à diriger les acteurs un à un. Déjà, parce que ce serait un à un.


Nous ne sommes pas des réalisateurs de films

En cinéma, on parle parfois d'acteurs qui sont terribles si on ne les dirige pas, si les laisse en roue libre.

Apparemment certaines personnes deviennent BEAUCOUP TROP INTENSES §§§ si elles ne sont pas dirigées.
Mais je ne sais pas qui sont ces personnes. Image non contractuelle.

Mais une différence majeure entre eux et non, c'est que devant la caméra tous les détails doivent être synchronisés parce que tout est dans la prise.

En saga MP3, il n'y a pas de prise. On est plus proches du scrapbooking que de la vidéo. On ne tourne pas nos scènes, on les monte : on les reconstitue par ordinateur à l'aide de briques de son. On a toujours la possibilité de changer un élément unique dans une scène parce que cette scène n'est littéralement composée que d'éléments uniques !

De là, peu importe si dans les trois essais de répliques que j'ai envoyé au réal aucun ne lui convient ; je peux en refaire douze dans mon garage sans son intervention, le réal finira bien par s'en trouver une qui lui convient, et ça ne demandera pas un budget effets spéciaux dantesque pour remplacer ma réplique par une autre.


Pourquoi j'écris cet article, moi, déjà ?

Je prêche la non-direction et l'enregistrement en solo, mais je ne prétends pas être une de ces réals arty à la recherche de "sincérité entre mes acteurs", vu que mes acteurs ne sont même pas censé enregistrer ensemble.

Tout ce qui m'intéresse, c'est de vous laisser vous lâcher comme j'ai eu la possibilité de me lâcher lorsque j'enregistrais pour d'autres personnes.

Jouez comme vous le sentez, improvisez, critiquez le texte - c'est le bon moment -, parlez-moi de votre journée pour vous habituer au micro avant de vous lancer... vraiment, faites ce que vous voulez.

Surtout, faites-vous confiance, parce que quand je vous envoie mon texte et que je vous demande de jouer, je vous fais confiance. Pas dans le sens "je vous fais confiance pour ne pas divulguer mon texte", non, ça ça n'a aucune espèce d'intérêt ni d'importance ; je vous fais confiance pour assurer le rôle, et j'ai confiance dans votre capacité à le jouer.

Alors, profitez-en : amusez-vous. Surprenez-moi.


TL;DR

En fait ne pas diriger ses acteurs et les laisser interpréter le texte font partie de l'historique de notre courant artistique à base de nains qui mangent des chiantos, et j'aime bien conserver la tradition.

7 commentaires:

  1. En fait, il y a plusieurs façons de diriger ses acteurs/actrices. La didascalie en est une mais ça demande un bon descriptif des émotions et de la scène, c'est assez pénible. Et trop de didascalies finit aussi par être super contraignant à jouer.

    Une autre méthode est celle du peroquet, lorsque le réalisateur a une idée exacte du son qu'il veut. Ça laisse peu de marge à l'acteur mais le réal a son idée. Ça dérive plus du courant "je fais tout en solo dans mon garage mais j'ai besoin de voix crédible".

    Puis il y a une méthode qui consiste à discuter de l'histoire avec l'acteur pour cerner le personnage, ses intentions, son évolution, le diriger et lui donner la réplique. Là, on se rapproche d'un truc vachement plus cool mais on se retrouve avec des rush à rallonge.

    Enfin le must, c'est d'avoir toute l'équipe connecté qui se donne la réplique. Il reste juste à donner quelques indications sur la scène et les persos, chacun fera le reste. Par contre, ça demande un agenda de malades et il est généralement difficile de trouver une date.

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  2. Alors je suis généralement dans la faction opposée. J'ai tendance à ressentir un besoin de contrôle dans mes créations, je veux que ça ressemble parfaitement à ce que j'avais en tête et j'ai donc beaucoup de mal à m'habituer à quelque chose qui s'en éloigne trop. Quand il s'agit d'une comédie je suis moins maniaque parce que l'important c'est que ce soit drôle, je n'ai jamais dirigé d'acteur en direct pour mes bonus humoristiques. Je ne le fais pas non plus pour des second rôles ou des personnages dont la psychologie importe peu.

    Mais quand j'écris un scénario pour un thriller, la personnalité des personnages principaux est très importante car c'est elle qui porte mon "message". J'ai beau mettre des didascalies en pagaille ça ne restitue pas toujours l'intention de jeu souhaitée, ou bien ça va à l'encontre de la mise en scène (ex : un acteur qui parle trop vite pour laisser le temps à l'ambiance de se poser). Et quand le personnage a énormément de répliques, je ne peux pas vraiment faire du différé en donnant mes avis au cas par cas. D'ailleurs il y a des répliques qu'il faut faire en bloc pour garder la même intonation (quand quelqu'un pleure et et que le personnage se calme progressivement, et pas d'un coup). Parfois le rôle est difficile à faire et il est important de guider l'acteur. J'ai eu des cas pour Immigration Temporelle par exemple où certains acteurs n'avaient pas trouvé d'office le ton et ça ne marchait pas, ce n'était pas la peine de faire refaire toutes les répliques à chaque fois alors que l'erreur se trouvait dès le début.

    J'ai aussi eu le cas particulier de Enchaînés : l'actrice n'ayant pas une très bonne qualité de son chez elle, elle a joué chez moi par soucis technique. Et sans la diriger ça aurait été vraiment compliqué. Déjà il faut parfois voir les acteurs galérer sur une réplique pour se rendre compte que sa formulation est difficile à jouer. Ensuite il faut parfois aider pour les crescendo et les decrescendo (de colère, de tristesse), un acteur ne pense pas toujours à lire le script en entier pour comprendre qu'il doit tenir une émotion au-delà de la réplique où figure la didascalie pour la première fois. Je ne me rend parfois compte que sur place que mes intentions dans le script ne sont pas claires, que le personnage n'est pas énervé à cet endroit comme le supposait l'actrice mais plutôt calme. Ça va passer pour de la maniaquerie (c'en est), mais j'écris toujours mes répliques avec une idée bien particulière derrière la tête et sans savoir qui jouera le personnage, si on change la façon de jouer on change le sens de la réplique, et ça peut considérablement modifier le personnage alors qu'il porte mon scénario sur les épaules. Une discussion peut toujours être envisagée avec l'acteur, mais alors autant le faire en live. Dans le cas d'Enchaînés c'est un huis-clos avec quasi pas d'ellipse une fois passée l'intro, faut soigner la dynamique du dialogue pour ne pas casser la continuité du jeu (comme quand on entend qu'on a changé de rush au milieu d'une scène). Enfin il m'a fallu par moment mettre en scène des bastons sans dialogue, et les didascalies ne suffisent pas à éclairer les acteurs. Il faut que je puisse indiquer le truc moi-même pour m'assurer qu'ils ne se trompent pas dans les onomatopées, sinon les personnages ne seront pas en phase. Et puis pour l'actrice d'Enchaînés je pense que c'était rassurant que je sois là pour dire "On va jouer de là à là, tu vas enchaîner l'esquive, tu te relèves et tu fonces comme une rugbywoman, on fait déjà ça". Parce que sinon elle aurait juste eu un gros bloc de didascalies espacées sur 2 pages et c'est décourageant. [...]

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  3. [...]Me lancer dans une confiance aveugle, j'y arrive pas pour ce genre de personnage et encore moins avec autant de répliques (j'avais des rushs en plusieurs morceaux d'1h). Pour un bonus qui a pour but de s'amuser, oui. Pour une histoire qui me tient énormément à cœur et où je souhaite faire passer des informations sans forcément les expliciter, je peux pas. Là c'est mon bébé, je peux pas confier comme ça le personnage dont j'ai définit la personnalité en crachant mes tripes, même en bourrant mon texte d'indications. Même si je sais que c'est plus agréable pour l'acteur d'être complètement libre (c'est aussi mon cas). Et comme tu l'as dit toi-même, il y a des acteurs qui ont besoin d'être dirigés (faut comparer la performance de Marion Cotillard entre sa fameuse mort ratée et son rôle dans La Môme, Macbeth ou Juste la Fin du Monde). Après rien ne t'empêche de faire l'essai à l'aveugle et de diriger ensuite quand ça ne progresse pas.

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  4. L'intention de l'article est louable, mais je rejoins Thetchaff, et même au delà, dans l'absolu je demanderais "pourquoi diable choisir ?".

    Enregistrer avec un acteur sur skype (par exemple) ce n'est pas le priver de toute liberté artistique, sur le Docteur Bonobo Show on ne peut pas se permettre de faire confiance aux acteurs à 100% car tous nos ressorts comiques tombent à l'eau si le ton de chaque réplique n'est pas parfait.

    Et même dans ces conditions difficiles nous laissons toujours l'acteur lancer sa réplique, nous n'intervenons que si le jeu est jugé "hors-sujet" ce qui nous donne des enregistrements "dirigisto-libéraux", avec des acteurs et actrices de talent comme Merzlinn ou Istria (pour ne citer qu'eux) avec lesquels nous en sommes arrivé a un point où ils se dirigent parfaitement seuls en étant dans le ton de la série.

    Et pour le reste des acteurs nous ne sommes jamais contre les propositions et le changement d'idée, mais seulement, ce changement doit abonder dans le sens de la saga... Tout simplement, on a donc un mix des "deux mondes" qui je trouve est un très bon compromis !

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  5. Je n'ai aucune expérience d'un scénario que j'ai écrit et réalisé, joué par d'autre ; peut-être que ça m'agacerait de ne pas trouver ce que je veux réaliser dans les répliques jouées.
    Je n'ai aucune expérience (ou presque) des sagas vraiment sérieuses ; sans doute que je pourrais être déçu dans ce genre avec des acteurs qui jouent comme ils le souhaitent.

    Mais sinon, je suis plutôt de l'avis d'@now@n. J'ai eu beaucoup plus d'agréables surprises en découvrant l'interprétation d'un acteur (avec quelques didascalies) que de mauvaises surprises. Même quand c'est parfois complètement différent de ce que j'avais imaginé, c'est souvent mieux et plus drôle.

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  6. Pour ma part, je respecte cette école de pensée, puisque je suis de l'avis qu'une oeuvre (qu'elle soit écrite, jouée, montée, détournée, parodiée, etc...) est un reflet de son créateur.
    A partir de là, c'est au créateur de trouver la méthode qui lui correspond le mieux.

    Personnellement, il y a deux méthodes (hors de notre portée pour la majorité d'entre nous) qui surpassent les autres : celle du "Cacao qui Tue" (les acteurs sont ensemble en studio, jouent et se répondent vraiment, et un bruiteur créé une partie des sons en live) ; et celle de "We're Alive" (les acteurs sont ensemble dans un amphi, avec chacun un micro, et joue à son tour).

    Ensuite, ça va dépendre des acteurs, et de la confiance qu'on a dans leur jeu, du type de rôle qu'on veut leur faire jouer, etc...
    Exemple : je ferai confiance les yeux fermés pour un rôle de bourrin testostéronné joué par Aslag. Cependant, j'aime aussi l'idée de prendre les acteurs à contre-emploi. N'ayant jamais entendu Aslag dans un rôle... de... euh... au hasard, de rédac-chef d'un magazine de mode (le hasard fait dire des choses étranges parfois), je préfèrerai en ce cas le diriger moi-même.

    Dans l'absolu, je préfère être présent (sur Skype ou en IRL) pour l'enregistrement d'un de mes rôles, ne serait-ce pour lancer l'acteur dans une impro, qui va peut-être modifier la suite de l'histoire, ou de la scène.

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