Un dernier hommage à François TJP

A Propos • Studio TJPFrançois TJP n’est plus.

Nous perdons une figure de la communauté des fictions sonores (qu’il avait rebaptisées facétieusement « ficsons », comme pour se moquer de notre abandon du terme « saga mp3 »). D’autres perdent davantage : un époux, un membre de leur famille, un professeur préféré. Je ne suis pas de ce cercle proche. Mes pensées vont vers eux et en même temps, je pleure aussi, je pleure avec, même si je vais pleurer, quantitativement, moins, en toute logique.

François était du genre de caractère lumineux qui fait parfois se demander au cynique s’il n’est jamais rien arrivé à cet homme de sa vie ; je préfère croire, au vu de ses dernières années, qu’il savait ce qu’il faisait. Qu’il avait choisi en toute connaissance de cause l’optimisme, la joie, la créativité, l’amitié. Et le socialisme : les seules fois de ma vie où je l’ai vu exprimer quelque chose qui ressemblait à de la colère, c’était en confrontation avec des personnalités d’extrême-droite.

Il inspirait tant de bonne humeur qu’il est difficile de ne pas basculer dans des termes hyperboliques pour parler de lui. J’en ai vu le qualifier de père. Je savais, de conversations avec lui, que ce n’était pas un titre qui l’intéressait, en tout cas pas au premier degré. Cela dit, je comprends ce désir de lui attribuer un lien pseudo-familial.

Déjà, parce que c’est un truc de tribu. Depuis qu’il a commencé à poster sa fiction sonore L’appartement sur le forum de Netophonix, il a été un membre actif puis un pilier de la communauté du « média avec du son mais pas d’image », suffisamment pour que chacun le connaisse ou ait au moins entendu parler de lui. Il appartenait au milieu, avec tout ce que ça implique de ces chaînes au cœur qu'on appelle "rapports sociaux".

Ensuite, par expérience personnelle. Il y a des années de cela, il m’a invitée à participer à l’une de ses fictions sonores, ADN 2082, pour jouer le rôle de la petite sœur de son personnage, perdue de vue depuis qu’elle était nourrisson. La réalité a rejoint la fiction : à sa rencontre, j’ai eu le sentiment que je venais de retrouver un frère, ou une sorte de cousin.

À ceci près que le jour où je dois enterrer un frère ou un cousin, cet exercice en diplomatie qu’est l’hommage sera un peu plus compliqué à formuler. François, lui, était si généreux que le cirage de pompes post-mortem s’avère un exercice... d’une simplicité extrême ? Ou, au contraire, impossible ? Je vous laisse en juger : quoi que je voie les gens dire de lui, je sais qu’ils l’auraient dit de son vivant, à peu près dans les mêmes termes. 

François débordait d’un élan général vers autrui qui se matérialisait dans la quantité de ses projets issus d’une collaboration : à quatre mains avec Mimiryudo dans Et la Terre éclata et Les 400 coupes, quatre mains toujours avec fal dans Les Pourfendeurs, six mains avec Grushkov et Tuhki dans L'Agence, autant de mains que de volontaires dans Styx...

Toutes ces collaborations destinées à rigoler avec les copains ne l’empêchaient pas de mener à bien ses propres séries : Les Aventuriersune "saga mp3 volontairement à l'ancienne" qui préfigure Les Pourfendeurs avec sa bonne humeur et ses chansons, Le Vaisseau, fiction d'horreur spatiale binaurale qui montrait son ambition d'aller toujours plus loin dans la qualité sonore, Blind Cowboy, western audio parodique, Le Chasseur, quête de science-fiction.

Et je ne cite même pas ses autres projets, anthologiques, expérimentaux, inachevés.

Ajoutez sa production pléthorique à sa personnalité merveilleuse et vous comprendrez comment il était devenu une figure exemplaire du milieu de la fiction sonore. La seule critique que le milieu ait à lui faire, en fin de compte, c’est qu’il nous ait quitté si tôt. Il n’y a pas besoin d’y réfléchir très longtemps pour s’apercevoir qu’elle est injuste : il nous avait prévenus. Et il est encore resté quatre ans et demi après ça. Si ce n’est pas être prévenant, je ne sais pas ce que c’est.

De ce fait, son décès arrive comme une inévitable conclusion et pas comme une surprise. Son patrimoine numérique est géré par des gens de confiance. Ses projets collaboratifs sont pris en mains par ses collaborateurs.

Reste à savoir ce que nous allons faire de toutes ces choses qu’il nous a offertes - pas les œuvres ; les moments. Des souvenirs ? Des inspirations ? Des regrets ? D’infinies spéculations sur les choses telles qu’elles auraient pu être dans un monde où les cellules humaines ne décident pas aléatoirement de se lancer dans la carcinogenèse ?

De mon côté, je n’arrive pas à faire le tri. C’est trop tôt.

Nous lui ferons une libation à PodRennes. Peut-être que j’en saurai plus à ce moment-là. 

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